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Mardi 1 avril 2008 2 01 /04 /Avr /2008 07:27

Quand j'entrai dans la salle réservée aux voyageurs, mon premier regard fut pour l'horloge.
C’est un réflexe : à chaque fois que je pénètre dans une salle, mon regard se porte automatiquement sur l’horloge. Si, pour certains, elle est évocatrice du temps qui passe, avec ses bons et mauvais souvenirs, pour moi, ce n’est pas le cas : elle me rappelle à chaque instant que le temps est un éternel empêcheur de tourner en rond. Il est là dès la première heure de notre vie, s’inscrit sur notre acte de naissance et nous poursuit jusqu’à la fin, sur l’extrait de décès. Et je ne parle pas des heures de cours, de rendez-vous, de concours, d’entretien d’embauche, de repas… Bref, le temps est là pour nous gâcher la vie et empêcher tout extravagance.
Il lui arrive même de jouer contre nous. La preuve : moi ! Je reste toujours perdante face à lui et pourtant, dieu sait si je fais des efforts pour prendre ma revanche ! Le temps s’est même trouvé un allié de poids contre moi, avec la nature humaine. Et devinez quoi ? Cette dernière m’a dotée d’un sacré défaut : je suis distraite. Comment donc voulez-vous lutter contre ces géants ? Distraite ! C’est ce que je suis ! Tout au moins, c’est comme cela que me perçoivent mes proches. Jamais attentive, toujours en retard, étourdie… Bref, un vrai François Pignon, alias la Chèvre. Bon, je ne suis ni un grand blond avec une chaussure noire, ni Pierre Richard… Quoique ! Des fois, je me pose vraiment des questions. Pour couronner le tout, je suis blonde. Inutile de vous expliquer les calembours que l’on m’attribue.
Vous l’aurez compris, ma vie est une véritable succession d’erreurs, de retards, de doutes… Et ce n’est pas un gag, sauf que je suis un gag à moi toute seule. Même Ally Mac Beal peut se rhabiller à côté de moi ! Je vous épargnerai le récit de toute ma vie, la collection Univers n’y suffirait pas ! Quelques exemples seulement.
Il y a quelques  jours, je suis entrée dans une agence de voyage pour une destination vers l’Asie. Arrivée chez moi, je montre le billet à ma sœur qui éclate de rire : « Je croyais que tu n’aimais pas l’Australie ! » Je retourne à l’Agence, m’explique avec la vendeuse qui, au bout de vingt minutes, m’indique que je me suis trompée d’agence.

De retour dans la bonne agence, je ne me souvenais plus de la destination de mon choix. J’y ai donc passé deux heures à feuilleter les catalogues et j’en suis ressortie sans billet !...
Il y a quelques semaines, j’ai postulé pour un emploi : je me pomponne, essaie de m’habiller classe. Pour une fois, je ne suis pas trop en retard. Au moment où la secrétaire vient me chercher dans la salle d’attente, je me lève et me rend compte que je porte encore mes pantoufles. Rendez-vous annulé avec, en prime, une honte abominable. Je rentre chez moi, en pleurs, me dirige vers ma chambre et trouve un couple enlacé sur mon lit. La femme se met à crier, injurie son mari qu’elle croit être adultère et moi, j’essaie de leur demander ce qu’ils font dans ma chambre. Un petit regard à droite, et à gauche, et je m’aperçois que ce n’est pas mon appartement… Je fais livrer des pizzas et j’oublie de donner la bonne adresse… J’ai rendez-vous avec le médecin, mais je ne vais pas voir le bon... Quand on me demande de rendre service, d’ailleurs plus personne ne me demande quoique ce soit, j’oublie tout dans les minutes qui suivent… J’oublie les anniversaires, les cadeaux à faire, les prénoms de mes petits copains, j’oublie même de faire le plein d’essence de ma voiture. Je ne retrouve jamais mon téléphone portable, j’oublie de faire les courses et quand je vais boire un café, je n’ai pas d’argent sur moi… Une vraie calamité ! Le pire, c’est que mes gaffes et oublis ne font plus rire personne : j’ai même l’impression d’agacer mon entourage. Du coup, j’évite de raconter mes exploits.
Et aujourd’hui, je me retrouve dans cet aéroport, à faire un bilan de ma vie. Même si je sais que, dans cinq minutes, je n’y penserai même plus. Et le bilan n’est pas laborieux ! Le temps a toujours gain de cause. Peut-être faudrait-il que je me soigne ? Essayer de faire des efforts surhumains de mémoire, remplir un agenda ? Il doit y avoir des solutions. La meilleure serait peut être d’écrire un livre et de le proposer à des scénaristes et encore, on m’accuserait de plagiat ! Et là, le fou rire m’envahit. Encore une occasion d’avoir l’air stupide, mais c’est plus fort que moi et je me mets à rire aux éclats : je m’imagine déjà en Pierre Richard, reprenant son rôle au féminin dans « la chèvre », enchaînant étourderie sur étourderie…
En fait, ce n’est pas drôle, mais voyons les choses positivement, c’est surtout les autres que ça dérange, pas moi. Je suis née comme ça ! Je veux bien admettre que c’est agaçant… mais pour les autres. Moi, ça ne m’empêche pas de vivre ! C’est à se demander si je veux vraiment m’en sortir.

De plus, pas besoin de m’excuser puisque les gens savent que je suis distraite ! Voilà que je deviens mesquine, manquait plus que ça ! Autour de moi, on me regarde rire : ça en fait sourire quelques uns, d’autres me lancent des regards incompris. Bon, allez, reprenons nos esprits et concentrons nous sur autre chose. Alors je balaie du regard la salle d’attente : si j’allais boire un soda ? Je me dirige vers le comptoir, demande un coca avec une paille et des glaçons… La vendeuse me regarde interloquée, alors je lui bafouille un timide « s’il vous plait ». Elle me sourit et m’indique qu’elle n’a que des billets à me vendre. Le bar, c’est au fond, à gauche. Je la remercie, sans honte puisque je n’en ai plus beaucoup, et pénètre dans le salon de thé. En me retournant, je bouscule un client qui renverse son café sur sa chemise blanche. Rebelote, je bafouille un « excusez-moi » et éclate de rire. Je crois l’avoir entendu m’insulter… mais je n’en suis pas sûre. Alors, je n’y accorde pas beaucoup d’importance et je continue à rire. Je passe ma commande, et la vendeuse m’apporte un sandwich jambon beurre. Evidemment, je n’ai pas assez d’argent sur moi, alors elle repart avec. J’ai tout de même pu négocier un verre de lait, avec le peu d’argent en poche. En attendant l’avion, petite pause pipi : je patiente devant la porte des toilettes, m’impatiente et tambourine légèrement à la porte : un homme en sort, quelque peu énervé, et m’informe que ce ne sont pas les toilettes pour dames. Je me dirige alors vers les toilettes pour dames : il ne reste qu’un WC et je me dépêche d’y entrer. Peu de temps après, quelqu’un s’impatiente devant la porte : « Vous en avez pour longtemps ? » Ca m’agace : « Je viens d’arriver. » Et comme l’autre personne continue à s’exciter sur la porte, j’ose lui lancer : « Vous n’avez qu’à prendre les toilettes pour handicapés ». Encore une maladresse de ma part puisqu’elle me répond : « Justement, je suis handicapée et vous êtes dans les WC pour handicapés. » Il n’y a pas de quoi être fière, alors je me hâte d’en sortir. Dix minutes se sont écoulées et avec elles, près d’une dizaine de catastrophes. Je pourrais figurer dans le Guinness Record…
Je décide d’aller me rasseoir,  discrètement, avant qu’un agent de la sécurité ne me reconduise à la sortie. On ne sait jamais. Je regarde ma montre, je vérifie l’heure sur l’horloge : j’ai un léger décalage d’une demie heure. Voilà trois heures que je patiente ! Enfin, l’hôtesse arrive, avec son sourire commercial : « Les passagers pour le vol 8492 sont priés de se présenter à l’embarquement. » Ca y est, on va pouvoir y aller.

Je me lève, fais la queue dans la file d’attente, en profite pour vérifier mes bagages et mon passeport. C’est mon tour, il ne reste plus que cinq minutes : je me dépêche de présenter mon billet, toute impatiente de me retrouver à côté du hublot, en partance pour quinze jours de vacances. Pendant que l’hôtesse me parle, je m’imagine déjà  sirotant un cocktail au bord de la plage, passant mes journées à bronzer, à farnienter et, pourquoi pas, rencontrer l’âme sœur. Mais de nouveau, l’hôtesse m’interpelle dans mes rêveries : « Mademoiselle, votre billet n’est pas bon. »  Du coup, plage, mer et cocktail disparaissent, et me voilà désemparée devant elle. Que veut-elle dire ? « Comment ça pas bon ? » Je m’énerve, juste un peu, et reprend mon billet : « C’est bien le vol pour Djerba qui part à 12 h 40 ? ». « Oui, mais ce n’est pas le bon jour. Votre départ est prévu le mois prochain, pas aujourd’hui. » Décidément, le temps a encore gagné la partie. Je suis sûre que le jour de mon enterrement, quelqu’un aura l’idée d’inscrire sur ma pierre tombale : « Ci-gît celle qui a cherché à combattre le temps toute sa vie, en vain… Elle s’est faite rattraper définitivement. » Quelle poisse ! 
Et tandis que je peste, je sens une main sur mon épaule : « Mademoiselle ! » Je me retourne. La trentaine, des yeux bleus, un sourire ravageur… mon cœur s’emballe. Je prends alors mon plus beau sourire, si toutefois j’en ai un, et ose un timide « Oui ».  Mes joues rougissent, et cet inconnu doit s’en rendre compte puisqu’il se met à sourire. « Je vais être franc avec vous : Je vous observe depuis deux heures et je dois reconnaître que vous avez su me redonner le sourire. J’en ai bien besoin en ce moment. Voyez-vous, mon meilleur ami vient de me faire faux bond et je me retrouve avec un deuxième billet sur le dos. Alors, si ça vous dit… je vous l’offre. » Moment intense de réflexion ! Je ne sais pas d’où sort cet inconnu… mais son sourire me paralyse. Et puis, une chance comme celle-là pourrait ne pas se représenter de sitôt.  Ma conscience m’interpelle et me conseille de saisir l’opportunité. Et comme je suis influençable : « C’est d’accord, mais je vous préviens, je suis un peu distraite : alors ne vous formalisez pas trop à ce sujet. » Et de me répondre : « J’avais remarqué ! Mais il m’arrive à moi aussi d’être assez distrait. » Et tandis que nous pénétrons dans l’avion, il m’explique ses quelques déboires avec ses étourderies. Est-ce que j’ai enfin trouvé mon double ? Finalement, ce n’est pas autant la poisse que ça !

Par fofolle 34 - Publié dans : NOUVELLES
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